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Granvillage en reportage chez Steve Imbert – Des pâtes à la ferme

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Le 25 octobre 2020
Découvrez le portrait de Steve Imbert, producteur de céréales et fabricant de pâtes sèches dans la Drôme. En savoir plus
seve imbert

Lorsque nous sommes arrivés à la Ferme du marais, nous avons été tout de suite conquis par l’endroit. Les reliefs du Vercors à travers la brume et les rayons du soleil illuminant les champs orangés, verts et bruns donnaient au lieu des allures de carte postale. Et puis il y avait Steve et sa douceur qui transparaissait dans son sourire, dans sa voix et dans son regard. Découvrez le quotidien d’un producteur de céréales et fabricant de pâtes.


La vie à la Ferme des marais


Steve est agriculteur, comme l’ont été les cinq générations avant lui, mais pas que. Il y a ses vies d’avant, où il a été tour à tour paysagiste, militaire et intérimaire ; et sa vie d’aujourd’hui, où il compose entre la ferme et son métier dans le transport.

Comme son père, son grand-père et ceux qui les ont précédés, Steve a la passion de la terre. Chacun de ses ancêtres a posé sa pierre à l’édifice qu’est la ferme familiale. Pour le jeune agriculteur, cette pierre c’est la culture de maïs, blé tendre, blé dur, sorgho, tournesol et la transformation de ses céréales en pâtes.

champs céréales

« Mon papa a pris sa retraite en 2012 et j’ai alors repris la suite de la ferme. Je suis la sixième génération à prendre le relai. Je cultive des céréales et depuis 2017, je fais également de la transformation et fabrique des pâtes sèches conçues avec ma propre farine. Cinq ans auront été nécessaires pour mener à bien ce projet. J’ai pris le temps de faire murir l’idée, de trouver les financements, de me former, de monter un atelier, de trouver le matériel adéquat, de faire des essais, de trouver des endroits pour commercialiser. Cinq ans, c’est à la fois peu et beaucoup. Aujourd’hui, je fabrique et commercialise des pâtes avec le blé dur que je cultive, sans œufs, sans conservateurs et sans colorants. Trouver le bon dosage entre farine et eau selon les formes de pâtes a parfois été un peu compliqué. La semoule peut être plus humide l’hiver que l’été et varier d’une année à l’autre. Il faut prendre tout cela en compte lors de la préparation. Parfois il suffit d’un quart de verre d’eau pour faire toute la différence. Mais ça, on l’apprend à force de pratique et d’expérience. Je me suis trompé de nombreuses fois. J’en ai jeté des sacs entiers. Et j’ai toujours recommencé ».

Si Steve pouvait ajouter des heures au cadran, il le ferait. Il nous explique que ses journées débutent à l’aube pour se terminer lorsqu’il fait nuit noire. De 4h00 à 23h00, Steve s’active. C’est ce qu’il faut pour concilier une activité professionnelle annexe et la gestion d’une ferme de 35 hectares.

« On se dit toujours que la semaine suivante sera meilleure, mais ce n’est jamais vrai. Il m’arrive de passer 17 heures d’affilée dans mon tracteur. Cette année a été particulièrement compliquée. Comme j’ai gardé une activité annexe dans les transports et que je ne suis pas constamment sur l’exploitation, je ne peux pas me permettre de prendre des saisonniers. Alors je dois tout faire seul. Heureusement, même si je n’ai pas beaucoup d’amis, le peu que j’ai viennent me donner un coup de main lors de certains événements. »

céréales ferme des marais


« Chaque année j’essaie de tenir »


Steve nous emmène dans son atelier. Il nous avoue qu’il aimerait voir plus grand, mais qu’il ne peut pas. En attendant, il s’en contente et fabrique ses pâtes avec des outils qu’il qualifie d’archaïques. Et puis, il a des soucis plus importants à gérer. Comme les corbeaux, les maladies ou la sécheresse qui ravagent les cultures.

« L’année dernière, j’ai semé mon blé et le lendemain, les premiers flocons tombaient. Si je ne l’avais pas fait ce jour-là, ma récolte aurait été foutue.

Je dois veiller au climat, aux maladies et aux nuisibles qui peuvent se glisser dans les sacs de blé. S’ils sont contaminés, il ne me reste plus qu’à les donner au collègue pour ses cochons. Être agriculteur, c’est faire face aux aléas. Une fois, le toit a fui sur les sacs et j’ai dû tout jeter. C’est pour ça que c’est important d’en avoir toujours un peu plus que ce qui est nécessaire pour produire. Une autre année, il y a eu une tempête terrible et nous n’avons pas eu le temps de tout ramasser car la machine était en panne. Une grande partie de la récolte a été dévastée. Toute la nuit, j’entendais les maïs tomber. Le lendemain, à mon réveil, je ne pouvais que compter les épis au sol. S’il y a bien une chose qu’on ne peut pas maîtriser, c’est le climat. Et heureusement. On ne peut pas avoir toujours la main sur tout. »

Il y a chez Steve une résilience et une sagesse rare. Il mesure le pouvoir du ciel et de la terre. Il sait que lui, homme, ne peut pas la contrôler. Alors, il la cajole. Il pratique la géobiologie qu’il considère comme une « acupuncture pour les sols ». Il croit aux ondes telluriques et au pouvoir des pierres. Il travaille avec la lune et ses cycles. Et s’il compose avec ces savoirs anciens, il ne délaisse pas pour autant la technologie. Il sait combien elle peut être précieuse. Il sait ce qu’il lui doit.

« L’agriculture a toujours évolué et elle évoluera encore demain. Nous sommes désormais aidés par la technologie qui, utilisée à bon escient, peut nous épauler. Ce n’est pas parce que l’on travaille avec la lune que l’on doit renoncer au GPS. »

Nous avons beaucoup parlé futur avec Steve. Comme beaucoup de petits producteurs, il l’appréhende. Il sait que son métier est difficile et que le temps ne lui fera pas de cadeaux.

« Agriculteur, c’est un métier compliqué qu’il faut faire avec passion. Et même avec la passion, c’est dur. Il ne faut pas oublier qu’il y a un agriculteur qui se suicide tous les deux jours. C’est un métier qui est en train d’évoluer. Dans le bon sens, je pense. Mais ce sera très long. Nous n’avons pas beaucoup d’aide et les lois varient d’un pays à l’autre. Ni le gouvernement, ni l’Union Européenne ne nous aide. Les prises de décision sont trop longues et nous sommes tous perdants. Quant aux consommateurs, ils ne croient plus assez en la qualité des produits issus de l’agriculture française. J’aimerais leur dire d’arrêter d’acheter des produits venus d’ailleurs. C’est ce qui provoque la mort des petits fermiers. Demain, il n’y aura plus que les grosses exploitations industrielles. Qu’est-ce qu’il nous restera, en France, sans nos agriculteurs ? 

C’est ce qu’il s’est passé avec la covid. Au début de l’épidémie, les clients venaient et partaient avec des paniers bien remplis. J’ai été débordé durant le confinement, mais les gens ont vite oublié. Cette année l’épidémie a entrainé l’annulation de beaucoup de marchés ou événements prévus. J’ai eu beaucoup de pertes. J’espère que d’ici la fin de l’année ça ira mieux, histoire de limiter la casse. Mais au fond, je sais qu’il n’y aura pas de miracles. Malgré toutes ces difficultés, je reste têtu. Et ce qui me pousse, c’est que j’aime véritablement ce métier. Je sais que beaucoup jettent l’éponge, mais je suis sûr qu’on va y arriver. Il y a des années où on a la guigne et des années où ça va mieux. Aujourd’hui, c’est la guigne (malchance), alors j’attends que ça aille mieux. »

steve et ses pâtes artisanales

 
« Nous sommes tous victimes de l’agribashing »


Dans la vie d’un agriculteur, le ciel et ses intempéries ne sont pas les seuls obstacles. Il faut aussi composer avec l’incompréhension entre le monde rural et certains citadins. Ce clivage, Steve ne le connaît que trop bien. Au fil des mots, il lève le voile sur les violences subies par les agriculteurs. Il raconte les insultes, les gestes violents, les interpellations, les leçons de morale. Il parle de l’agribashing et de ses conséquences. Des gestes et mots de celles et ceux qui ne comprennent pas l’agriculture. De l’épuisement que ça provoque au quotidien. Mais il persiste et revient chaque matin auprès de ses céréales.

« Parfois, lorsque je travaille, des gens s’arrêtent pour se moquer de moi. On m’interpelle « oh paysan ! ». Dans leur bouche, ce mot est une insulte. Mais pour moi, ce n’est pas péjoratif, ça veut dire les gens du pays. Je suis fier d’être paysan.

Une autre fois, une voisine est venue me voir en me disant « je voudrais savoir ce que vous faites dans vos champs. Je trouve que vous labourez un peu profond ». Je lui ai demandé si elle était technicienne agricole. C’est dingue de recevoir des conseils de gens qui n’ont jamais mis un pied dans un champ. On pense souvent que les agriculteurs sont des idiots. On pense qu’on ne sait pas travailler et qu’on peut nous apprendre l’agriculture. Nous ne sommes plus à l’époque des rois et gueux. Je ne veux plus avoir à supporter ça. Nous n’avons plus à être victimes de l’agribashing.

C’est pour cela que ma ferme est ouverte et que je suis prêt à échanger ici ou lors d’événements. Je compte sur l’événement de Ferme en Ferme pour échanger avec des personnes extérieures au monde agricole. Ce sont des moments de partage très enrichissants avec les visiteurs. Surtout que moi je suis quelqu’un de très timide. Ce genre d’événements permet de faire changer les mentalités sur l’agriculture. Et de notre côté, d’oublier les aprioris que nous pouvons avoir sur les citadins. Car il y en a des deux côtés. »


« Les circuits courts sauveront l’agriculture française »


C’est ce goût pour les échanges qui a poussé Steve à s’orienter vers les circuits courts. C’est pour lui le meilleur moyen de faire connaître ses produits, de les valoriser et de faire comprendre tout le travail qu’ils ont nécessité. Une partie de sa production céréalière va à un silo et le reste est utilisé pour fabriquer ses pâtes vendues à la ferme et dans des magasins de petits producteurs.

« Je ne travaille qu’avec des petits magasins de producteurs, des petites boucheries, des petites épiceries de village qui me prennent chacun une vingtaine de paquets par an. Ils sont une trentaine en tout. Il m’arrive aussi de participer à des marchés événementiels comme le marché de la truffe et du chapon, la foire de Roman ou les marchés de Noël. Je vends aussi mes pâtes à un chef étoilé. Durant le confinement, j’ai été contacté par son entreprise. Je leur ai envoyé mes produits pour qu’ils les goûtent. Ils ont validé et notre collaboration était lancée. On m’a dit que ce chef avait trouvé mes pâtes très bonnes. Pour moi, c’est une reconnaissance personnelle.

Mais je ne veux pas travailler avec des grandes surfaces. Avec les circuits courts, le consommateur se rend compte de ce qu’il mange. Il a la chance de pouvoir s’intéresser au produit, de savoir comment il est fait. En grande surface, ils vont prendre des pâtes sans connaitre tout le travail qu’il y a derrière. Dans les magasins de producteurs, les vendeurs sont intéressés par ce que nous produisons. Ils peuvent dire que du semi de blé au petit nœud sur le sac, c’est moi qui fais tout. Que mes produits vont du champ à l’assiette.

Partagez les circuits courts, faites-les découvrir autour de vous. C’est ce qui sauvera l’agriculture française. Sinon ça mettre un terme à des générations d’agriculteurs. »

les pâtes de la ferme des marais

En parlant génération, on a eu envie de questionner Steve sur la suivante. Nous lui avons demandé comment il voyait l’avenir de sa ferme et la relève.   

« Mes parents travaillaient 365 jours par an. Nous ne prenions jamais de vacances. Je n’ai connu l’océan qu’à 40 ans. Ce n’est qu’une fois adulte que j’ai découvert le monde. Je suis parti trois semaines seul au Québec. J’ai ensuite voyagé à Vancouver et Calgary. J’ai fait la Russie et la Place Rouge sous la neige, à -10 degré. J’ai été manger des fish and chips en Angleterre. Mais tout ça, mes parents n’auraient jamais pu le faire. Alors, je me dis que mon petit garçon ne sera peut-être pas la septième génération d’agriculteurs. Je ne vais pas l’obliger à faire ce métier. Bien-sûr, je serais heureux qu’il prenne la suite, mais certainement pas dans ces conditions. Je ne veux pas qu’il ait à vivre les mêmes difficultés que moi, qu’il rencontre les mêmes obstacles et sacrifices. »

Si ça ne vous avait pas encore sauté aux yeux, ce qui caractérise Steve, c’est sa gentillesse, sa bienveillance, son sourire et sa générosité. D’ailleurs on vous quitte sur ses si belles paroles :

« Je me dis toujours que si un jour je gagne à l’Euromillions, j’aiderai les petits producteurs. Ceux qui galèrent comme des dingues. »

portrait Steve imbert


Rendez-vous à la Ferme des Marais pour déguster les délicieuses pâtes de Steve.

Crédits photos : Thomas Spault

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