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Morgan Merle – L’agriculture en héritage

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Le 08 juin 2020
Portrait – La famille Merle, éleveurs de pères en fils En savoir plus
morgan merle

On ne nait pas agriculteur, on le devient. Même quand on est fils d’agriculteur. Au Domaine de la Pérouse, depuis des années, on élève des volailles de Bresse en famille. Morgan Merle a suivi les traces de son père, qui avait lui-même suivi celles du sien. Comment se construit-on avec le poids des traditions et des générations ? Morgan Merle nous raconte.

On ne naît pas agriculteur, on le devient

Bonjour Morgan, pouvez-vous vous présenter, vous raconter et nous parler de votre métier ?

Je m’appelle Morgan Merle, j’ai 32 ans. En 2014, je me suis associé à mon père sur l’exploitation familiale. Il avait jusqu’alors une structure de 45 hectares. Il faisait de la volaille de Bresse, un peu de moutons et très peu de céréales. Lorsque je l’ai rejoint, j’ai eu la volonté d’avoir une exploitation en autosuffisance alimentaire pour tous nos animaux. Nous avons donc augmenté la surface de 65 hectares pour y cultiver du maïs, du blé, du colza, pour nourrir tout le cheptel. Nous avons également augmenté la production de volailles de Bresse et avons monté un atelier de vaches Angus.

Aujourd’hui, l’exploitation, c’est 30 000 volailles de Bresse, avec la dinde de Bresse, le chapon de Bresse, la poularde de Bresse, le poulet de Bresse et nous avons aussi des pintades que nous élevons comme la volaille de Bresse mais qui ne bénéficient pas de l’appellation d’origine protégée.

Notre atelier de moutons vient en complément de la volaille de Bresse. La volaille ne mangeant pas d’herbe, le mouton va servir de tondeuse de parc à poulet. Cela représente à peu près 180 mères qui vont faire des agneaux tout au long de l’année. Comme la volaille de Bresse, ils seront ensuite achetés par des bouchers, des restaurateurs ou même des particuliers.

Enfin, il y a le petit nouveau, l’atelier avec six mères vaches Angus et un taureau. Cet atelier ne sera « productif » que d’ici deux ou trois ans. Nous souhaitons que nos vaches aient une qualité de vie exceptionnelle, ce qui fait que l’on mange des produits qui seront peut-être plus âgés que chez nos concurrents.

Le Domaine de La Pérouse fait aujourd’hui près de 112 hectares : nous avons une soixantaine d’hectares dédiés à la culture des céréales et le reste sert de prairies pour nos volailles, nos moutons et nos vaches.

J’ai décidé de rendre l’exploitation autosuffisante car je voulais maîtriser la production à 100%. Je ne voulais dépendre des fluctuations de prix. Certaines années, les céréales se vendent très bien et d’autres années, c’est plus compliqué. En produisant nos propres céréales, nous sommes maîtres des coûts. Cela me permet également de produire les céréales que je souhaite. Je peux cultiver du maïs avec plus de protéines, du blé de force, des variétés plus anciennes, moins courantes, que je ne retrouverais peut-être pas dans le commerce. Si je le fais moi-même, je peux faire en sorte d’avoir ce dont j’ai besoin et de produire des céréales de qualité.


Comment êtes-vous passé de fils d’agriculteur à agriculteur ?

Depuis que je suis enfant, j’ai toujours voulu être agriculteur. C’était un rêve de gosse. Travaillant sur l’exploitation familiale avec mon père depuis ma plus tendre enfance, je ne me voyais pas faire un autre métier. En quatrième, je suis parti en Maison Familiale Rurale à Bâgé le Châtel. Nous avions alors deux semaines de stage et une semaine d’école et c’est là que j’ai vraiment pris conscience que je voulais en faire mon métier. J’ai donc continué mon apprentissage en BEPA Production Végétale. J’ai ensuite travaillé sur l’exploitation familiale avant de reprendre mes études et obtenir un Bac Pro responsable d’exploitation agricole pour approfondir mes connaissances et me former dans la commercialisation et la gestion.


Vous avez choisi de vous former en production végétale alors que l’exploitation familiale était animale. Qu’est-ce qui vous a poussé à faire ce choix ?

Travailler au sein de l’exploitation familiale m’avait permis d’acquérir une certaine expérience en production animale. J’avais le sentiment d’avoir quelques lacunes en production végétale puisque mon père achetait la totalité de ses céréales. J’avais envie d’en apprendre plus sur la production de céréales. À l’époque déjà, j’avais l’idée d’une exploitation autosuffisante.


Tout petit, vous aviez déjà le désir de marcher dans les pas de votre père. Au-delà du modèle paternel, qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir agriculteur ?

Alors, à 10 ans, c’était l’idée de conduire un tracteur qui me faisait rêver. Mais ce qui m’attirait vraiment, c’était d’être sur une filière assez longue. Et c’est le cas de la volaille de Bresse. Nous avons notre propre abattoir, nous commercialisons nous-mêmes nos produits. Nous sommes avec nos animaux de leur premier au dernier jour, pendant presque une année complète.


Maintenant que vous le pratiquez, est-ce que vous avez le sentiment d’avoir idéalisé votre métier avec les yeux d’un enfant qui admire son père ?

Lorsque l’on plonge dans le métier assez jeune, on constate très vite qu’il y a des bons et des mauvais côtés. J’ai eu conscience assez tôt de la pénibilité de ce travail, des sacrifices qu’il pouvait demander. À 13 ou 14 ans, mes copains jouaient au foot le mercredi après-midi et moi j’aidais sur l’exploitation. C’était parfois dur, mais ça a toujours été un plaisir. Et aujourd’hui, bon nombre de ces tâches que je trouvais difficiles ont été mécanisées pour faciliter le travail.


Quelle a été la réaction de votre père lorsqu’il a appris que vous souhaitiez reprendre l’exploitation familiale ?

Dans ma tête, c’était déjà tracé, ça a toujours été ma direction. Tous mes ancêtres étaient agriculteurs. Dans notre famille, c’est quelque chose qui se transmet de génération en génération. Si l’exploitation a cette envergure aujourd’hui, c’est parce qu’elle est le fruit de cette transmission.


Qu’est-ce qui vous a poussé à poursuivre l’aventure familiale plutôt que d’en commencer une nouvelle ?

Lors de ma prise de fonction dans l’exploitation familiale, j’avais déjà le projet de la modifier. Ce n’était pas simplement une prise de parts, il y avait un véritable chamboulement. Mon père faisait 12 000 volailles à l’année, aujourd’hui nous en faisons 30 000, il y avait un salarié, aujourd’hui nous en comptons deux. J’ai récupéré les 65 hectares qui étaient proches de l’exploitation. Ma situation était donc un peu particulière et ce n’était pas vraiment une reprise « traditionnelle ».


Quel est le poids de votre héritage dans votre vie professionnelle ?

Souvent, on se dit c’est plus facile de s’installer dans le monde agricole quand on est fils d’agriculteur. Ça peut être vrai dans certains cas, mais ça n’a pas forcément été le cas pour moi. D’un point de vue financier, c’est peut-être plus facile de reprendre une exploitation familiale quand on n’a pas de frères et sœurs. Lorsque l’on fait partie d’une fratrie, une étude économique est réalisée pour ne pas léser les frères et sœurs. Il n’y a donc pas d’avantages financiers. Ensuite, l’aspect familial ne rend pas forcément les choses plus faciles. Mon père est mon associé, il a été mon patron, mais ça reste aussi mon père. Il faut donc arriver à faire la part des choses. C’est difficile de donner un ordre à un associé, ça l’est d’autant plus lorsque l’associé est le père. Distinguer l’un et l’autre a été un peu compliqué les premières années. Aujourd’hui, les choses se font plus naturellement. Nous avons établi un règlement intérieur, des juristes nous ont aidés à bien cadrer les choses, chaque année nous avons une assemblée générale. Et nous avons chacun notre rôle : mon père s’occupe de l’abattage, de l’expédition et de la commercialisation, et moi je suis dans les ateliers, je me charge des salariés et de l’élevage. Nous sommes très complémentaires.


Comment gère-t-on ses relations familiales lorsqu’elles sont aussi professionnelles ?

C’est une problématique que l’on peut rencontrer. Lorsque nous sommes en famille, même si nous essayons de faire la part des choses, nous allons forcément parler du travail. C’est notre quotidien et dans le milieu agricole, le travail c’est tout le temps et tous les jours.  

J’ai la chance d’habiter en dehors de l’exploitation. Cela aide à compartimenter.


Morgan, comment voyez-vous l’avenir de l’exploitation ?

Mon père étant bientôt à la retraite, cet avenir est pour bientôt. Lorsque ça arrivera, je ne prendrai pas d’associé. J’ai toujours connu cette exploitation familiale et j’aurais du mal à faire rentrer quelqu’un d’extérieur. Je pense reprendre seul l’exploitation et prendre un salarié supplémentaire. Ensuite, j’espère qu’un jour, mes enfants la reprendront à leur tour.


Quel serait votre mode d’emploi pour amener vos enfants à marcher dans vos pas ?

Avant de se lancer dans ce métier, je voudrais qu’ils le comprennent. Je ne veux pas qu’ils se sentent contraints. Mon père ne m’a jamais forcé à aller sur l’exploitation. C’est mon choix. Je ferai la même chose avec mes enfants. Je prendrai le temps de leur expliquer pour qu’ils comprennent l’importance de ce qu’ils font. Je ne leur cacherai pas les difficultés et leur montrerai les moments difficiles comme les plus beaux.

Mais je ne leur imposerai pas une reprise. S’ils le souhaitent, l’exploitation pourra être vendue. Contrairement à d’autres exploitations qui rencontrent de grandes difficultés, la nôtre est financièrement viable.


À l’heure où l’agribashing est toujours présent, pensez-vous que le futur de l’agriculture française est menacé ?

Nous avons la chance d’avoir une exploitation assez peu attaquée. Nous avons subi une vague d’attaques car notre exploitation porte le même nom qu’une autre située dans le sud-ouest et qui fait des canards gavés. Nous avons reçu des messages virulents sur nos réseaux sociaux, des mails, des appels téléphoniques, ça fait mal. Nous avons très vite compris que ces reproches ne nous étaient pas adressés et nous avons fait le choix de la pédagogie. Nous avons pris le temps d’expliquer, de détailler notre manière de travailler afin que ces gens comprennent.

Aujourd’hui, les agriculteurs doivent faire preuve de pédagogie. C’est à nous d’expliquer nos métiers, d’ouvrir les portes de nos exploitations pour montrer que nous n’avons rien à cacher. Nous ne pouvons plus laisser des images et propos sortis de leur contexte illustrer nos métiers. Nous devons mettre en avant le positif. Il y a des choses à faire pour lutter contre l’agribashing. 7 Français sur 10 soutiennent les agriculteurs. Il n’y en a plus que 3 à aller chercher. Et pour ça, pour les convaincre, il faut communiquer, il faut leur parler. C’est d’ailleurs pour cette raison que je suis Président des Jeunes Agriculteurs de l’Ain. Nous, les jeunes, nous nous sommes engagés à communiquer sur nos métiers afin d’éviter de laisser des personnes extérieures le faire.


Il y avait une agriculture lorsque votre père a repris le flambeau, une autre lorsque ce fut votre tour. Quelle agriculture pensez-vous laisser à vos enfants ?

C’est une question compliquée car notre exploitation n’a jamais vraiment été calée sur son temps. Mon père a toujours été un peu visionnaire. Il y a 30 ans, il décidait de se lancer dans la vente directe pour s’affranchir des prix imposés par les intermédiaires. C’est important que les agriculteurs soient maîtres de leurs prix. Ce n’est plus possible de livrer du lait et d’attendre le lendemain pour voir le prix qui a été octroyé. Ça ne peut plus fonctionner. À l’époque, nos ancêtres ont monté des coopératives, ils étaient membres du conseil d’administration et tout était géré pour le mieux. On a perdu ça.

Pour en revenir à notre cas, il y a 30 ans, tout le monde disait que mon père était fou, que c’était impossible de vendre 12 000 volailles en vente directe. Trois décennies plus tard, tout le monde me demande comment nous avons fait pour être autant avancés sur la vente directe.

Alors, ce que je voudrais transmettre à mes enfants, c’est cette continuité, ce désir d’autosuffisance. Je leur dirai qu’il faut s’adapter aux changements, à ce que veut le consommateur.


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