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Beaujolais Nouveau – rencontre avec Florence Subrin Dodille, vigneronne en Beaujolais

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Le 19 novembre 2020
À l'occasion du Beaujolais Nouveau, nous avons demandé à Florence Subrin de partager ses souvenirs de vigneronne. En savoir plus
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Traditionnellement, le troisième jeudi du mois de novembre est synonyme de fête dans le Beaujolais : on accueille le Beaujolais Nouveau, premier vin de l’année. Cette année, épidémie oblige, les festivités sont annulées. Pour le célébrer autrement, nous avons demandé à Florence Subrin Dodille, vigneronne en Beaujolais au Domaine de Crêt de Bine, de nous raconter son terroir, son Beaujolais, son vin nouveau, ses souvenirs viticoles, mais pas que.


Quelques mots sur l’histoire, le terroir, le Beaujo et le Nouveau


Florence, vigneronne au Domaine de Crêt de Bine

« Je m’appelle Florence Subrin Dodille. Je suis vigneronne en Beaujolais au Domaine de Crêt de Bine. J’ai repris le domaine familial en association avec mon cousin Geoffroy Subrin, à la suite de mes parents, en 2017. C’est un petit domaine de 9 hectares que nous travaillons en bio et en biodynamie. Ce sont mes parents qui ont initié cette conversion il y a 13 ans.
Nous sommes situés sur les portes sud du Beaujolais, dans le village de Sarcey, un village sur la limite sud du beaujolais, sur les derniers coteaux sableux granitiques du Beaujolais, en appellation Beaujolais. Nous sommes perchés sur un plateau à 420 mètres et sommes plutôt sur une zone tardive de l’appellation. Nous faisons des vins avec beaucoup de fraîcheur, de minéralité et de caractère, du fait du terroir et de son expression que l’on encourage par le biais de la bio et de la biodynamie.

La famille Subrin est arrivée au chemin du Martin, adresse actuelle du domaine, aux alentours de 1870. C’est une longue histoire familiale d’agriculteurs, avec de la polyculture comme partout en France à cette époque. Progressivement, et notamment après la deuxième guerre mondiale, l’activité s’est orientée vers les vignes et la viticulture.

Ce sont mes parents qui ont décidé de fonder le domaine il y a 13 ans. Auparavant nous étions en cave coopérative. Ils ont souhaité mener l’aventure différemment. Alors, même si les vignes sont dans la famille depuis longtemps, le domaine indépendant est relativement jeune puisqu’il n’a que 13 ans. »



Le début de l’aventure viticole

« Nous sommes trois filles dans la famille et il n’a jamais été question que nous reprenions les vignes. Nous sommes parties sur d’autres types d’études, qui furent commerciales pour ma part. J’ai donc fait 18 ans de carrière pour finir directrice commerciale grands comptes dans une multinationale américaine qui faisait de l’emballage et de l’hygiène en agro-alimentaire. Je sillonnais le monde pour cette entreprise. Arrivée à l’aube de la quarantaine, après de multiples fusions, acquisitions et plans de licenciement, je me suis rendu compte que tout cela n’avait plus beaucoup de sens pour moi. J’ai commencé à me questionner. Ayant toujours été très impliquée au niveau des vignes et de la vie du domaine, j’ai décidé relativement rapidement de me lancer. En deux ans, le grand pas était franchi avec des parts de l’entreprise et une reprise officielle du domaine. Le déclic est venu tard, mais tout ce qui a suivi la décision s’est fait très rapidement. »

Domaine Crêt de bine


Passer le relai

« Je crois que quand on est paysan, on ne peut pas envisager le futur sur plus d’une génération. On plante des vignes qui mettent des années à produire, à s’enraciner, à arriver à leur plénitude.

C’est pour cela que mes parents se sont lancés il y a 13 ans, alors qu’ils étaient en préretraite. Ils avaient un profond attachement à leur terroir. Ils souhaitaient transmettre d’une façon valorisante pour le domaine et son terroir, une exploitation agricole viable et pérenne.

J’ai la même volonté de transmettre quelque chose de vivant. Après, est-ce que ce sera à mes enfants ? À mes nièces ? Mes petites nièces ou mes petits neveux ? Quelqu’un de tout à fait extérieur à la famille ? C’est beaucoup trop tôt pour le dire.

Mon fils a seulement 10 ans. Je ne peux pas lui mettre une telle pression sur les épaules en lui disant « tu seras vigneron mon fils ». (Même s’il me dit qu’il le veut !). S’il en a envie, je serais la plus heureuse des vigneronnes. »



Devenir vigneronne

« Mes sœurs et moi avons toujours participé à la vie du domaine. Nous avions l’habitude de travailler dans les vignes, de prendre des vacances pendant les vendanges, de donner des coups de main. Nous avions quelques notions, mais ce n’était pas mon métier. Mes parents étant déjà à la retraite, je n’avais pas vraiment le temps de suivre une formation académique pour apprendre. Il fallait une reprise rapide.

Alors, j’ai appris, et j’apprends toujours, aux côtés de mon père. C’est une référence en termes de bonnes pratiques et d’observation viticole. C’est lui qui transmet son savoir par le travail, les discussions et l’accompagnement sur les différentes tâches au quotidien.

Quant à mon cousin, il est vigneron de formation. Il n’avait pas exercé son métier depuis 15 ans, mais l’avait pratiqué avant de partir sur une autre voie.  Aujourd’hui, il se remet au goût du jour, notamment sur les pratiques en bio et en biodynamie. »

devenir vigneronne


La bio & la biodynamie

« Ce sont mes parents qui se sont engagés dans la bio et la biodynamie il y a 13 ans. Lorsque nous avons repris, c’était déjà en place, donc plus facile. Néanmoins, le travail reste titanesque.

Ce qui les a poussés vers ces choix, c’est la volonté de faire vivre leur terroir et de faire des vins de caractère. Mon père voulait passer en bio. Il est allé voir des amis vignerons, et quand il a goûté les vins en biodynamie, il a eu selon ses mots « le sentiment de boire le sang de la terre ». Il s’est dit qu’il voulait boire le sang de sa propre terre.

Mon père se demandait comment faire du bio sur nos terrains sableux granitiques qui sont difficiles à travailler. Ils ne sont pas très pentus mais ne gardent pas l’eau. Ils font des vins avec énormément de caractère mais comment faire pour que les vignes tiennent en bio ?

Il s’est alors tourné vers la biodynamie. Elle demande beaucoup mais offre plus de solutions. La biodynamie est plus exigeante sur la restriction de l’usage du cuivre, du soufre et sur toute la partie vinification car elle doit être faite sans intrants alors que la bio en autorise encore quelques-uns.

Il faut voir sa vigne comme un écosystème vivant qui doit devenir indépendant. Vous imaginez vos pieds de vigne comme un être humain dont le système nerveux serait la terre et les jambes seraient le système foliaire. Alors, vous observez et trouvez des solutions pour stimuler cet écosystème, pour qu’il soit le plus vivant possible, qu’il se défende tout seul, qu’il y ait un maximum d’échanges racinaires, que les racines descendent le plus loin possible, le tout sans chimie.

Ça passe par des préparations qui stimulent la vie du sol et la vie des feuilles. Ça passe aussi par des observations et un tas de tisanes et de décoctions de plantes pour envoyer des stimuli à la vigne, pour la rendre plus résistante face à la sécheresse, aux maladies cryptogamiques.

Au début, les vignes souffrent beaucoup car on les a toujours habituées à des engrais qui officient comme des antibiotiques permanents et du jour au lendemain on ne leur donne plus rien. Les deux ou trois premières années sont extrêmement dures pour la vigne puis au bout de trois ans, les racines plongent, les rameaux se redressent, le sol reprend vie, il y a des vers de terre. Votre vigne devient forte.

Depuis que mes parents ont commencé, on voit une vraie évolution de nos terroirs au niveau de l’expression des vins. Nous avons ajusté nos techniques de vinification, notre parcellisation, nos cuvées.»

beaujolais biodynamie


Les vins du Beaujolais

« Il y a autant de définitions du Beaujolais que de vignerons. Le Beaujolais a une richesse de terroir et une richesse de sol exceptionnelles. Il y a énormément d’expressions du Beaujolais. »



Le pouvoir du terroir

« Plus vous irez loin en direction de la bio et la biodynamie, plus vous exprimerez votre propre terroir. Quand vous ne rectifiez pas votre raisin, vous avez le jus et le vin du fruit que vous avez cultivé. Vous aurez un vin unique, singulier, qui représente son terroir et le vigneron qui le travaille. »



Beaujolais & Beaujolais Nouveau

« Les vins du Beaujolais ont tendance à avoir mauvaise presse. Beaucoup diront que c’est à cause du Nouveau. C’est peut-être vrai. De manière générale, les phénomènes de mode ont tendance à desservir le produit.

Pourtant, aux origines, le Beaujolais Nouveau est une très belle tradition : quand le vin nouveau est prêt, les cafetiers, les restaurateurs, les cavistes du coin viennent chercher leur tonneau.

Pour l’appellation Beaujolais Nouveau, ce fut marketé à outrance. Ce fut tout d’abord poussé au niveau national avec un événement le troisième jeudi de novembre, puis ça s’est exporté à l’international.
L’événementiel a sûrement, au fil des années, pris le pas sur la qualité. Il fallait à tout prix sortir un vin prêt en octobre pour l’envoyer avant le troisième jeudi de novembre aux quatre coins du monde. Les vins sont devenus très technologiques pour pouvoir sortir rapidement et en grandes quantités.

Toute l’appellation en paie encore le prix aujourd’hui, malgré le travail remarquable des vignerons.

Aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’on revient à des vins du Beaujolais plus traditionnels. Nous sommes aussi aidés par la climatologie. Les vendanges sont plus précoces, donc nous avons plus de temps pour faire notre vin et donc plus de temps pour faire de la qualité.

Les gens qui redécouvrent le Beaujolais Nouveau aujourd’hui, après s’en être détournés durant des années, sont très souvent agréablement surpris.

Nous, vignerons, avons énormément de travail à faire pour faire plus de qualité, acquérir davantage de discipline sur l’appellation. Il faut que nous partions avec nos bouteilles de Beaujolais, et que nous allions à la conquête de nos consommateurs. »



Le Beaujolais Nouveau pour Florence

« J’en parle avec beaucoup d’émotions car cette année, à cause de l’épidémie, c’est très particulier. Mais normalement, le Beaujolais Nouveau c’est la première cuvée de l’année. C’est la fête. On va chez nos cavistes, on les livre, on déguste tous ensemble, on fait des concerts au caveau, il y a des foodtrucks… c’est une ambiance très festive.

Pendant trois jours, commercialement ça nous fait beaucoup de bien. Humainement aussi : on voit tous nos clients, des nouvelles têtes qui viennent goûter nos vins Beaujolais Nouveau ou autres.

Le Beaujolais Nouveau, c’est l’occasion de mettre le Beaujolais en lumière et de faire découvrir les cuvées de garde.

Généralement, en novembre, le temps est gris et triste, et Noël semble encore loin. Le Beaujolais Nouveau c’est un événement festif dans un mois où il ne se passe pas grand-chose.

Cette année à cause de l’épidémie, on oublie tout ça : les gens seront accueillis au caveau mais ils ne resteront que le temps de prendre les bouteilles qu’ils voudront bien nous prendre. On papotera quelques minutes derrière les masques, à distance, il n’y aura pas de musique, il n’y aura pas de foodtrucks. Ça n’aura rien à voir avec les années précédentes.

Vivement 2021. »



En parlant d’épidémie…

« De notre côté, on a la chance d’avoir un réseau de cavistes, de professionnels français et étrangers, qui ont vraiment joué le jeu avec nous. Ils ont baissé leur volume de commandes, mais n’ont pas annulé. On sauve les meubles de manière tout à fait correcte pour notre Beaujolais Nouveau et nos cuvées de garde. Nous nous en sortons plutôt bien compte tenu de la situation, même si le fait de ne pas célébrer donne un coup au moral.

Nous n’avons rien lâché : j’ai rempli le camion et j’ai parcouru la France pendant trois semaines pour aller livrer, voir des cavistes, faire déguster, garder le contact humain. Nous avons mis les bouchées doubles, voire triples, pour ne pas sombrer.

Mais je sais qu’il y a des collègues vignerons qui rencontrent de grandes difficultés et sont dans des situations dramatiques. »



Du côté des années heureuses et des beaux souvenirs du Beaujolais Nouveau

« Avec le Beaujolais Nouveau, j’ai des souvenirs de vigneronne et de consommatrice.
Je me rappelle la tournée des caveaux quand j’avais la vingtaine, avec les copains, où nous commencions le vendredi, dansions sur les tables et finissions le dimanche après-midi après avoir ri et fait la fête tout un week-end.

En tant que vigneronne, j’ai repris le domaine en 2017. Donc ce n’est que mon troisième millésime. Mais ce que je peux dire, c’est que le Beaujolais Nouveau c’est toujours une grande émotion. C’est le premier vin du millésime. Le rapport à son vin, c’est un peu comme un enfant. Vous l’élevez et le voyez grandir. Il sort des entrailles de notre terre, pour atterrir sur les tables et dans les verres des gens. C’est un grand moment de fierté. De stress aussi, car on sait qu’on l’aime, mais on ne sait pas ce que les autres en penseront. Comme avec un enfant, on n’est jamais partial. Ce premier vin annonce les cuvées de garde qui arriveront plus tard. Il y a toujours énormément d’émotion quand on ouvre les premières bouteilles. »



Un souhait pour le Beaujolais Nouveau 2021

« La même chose qu’à tous les agriculteurs : une belle récolte. Une récolte c’est le travail d’une année et ça peut être réduit à néant en quelques minutes.

On vit une époque difficile pour les agriculteurs. Il y a des drames qui sont en train de se nouer. Sans exagérer. Mon dernier mot est un appel aux consommateurs : achetez les produits locaux, les vins de vignerons, célébrez le Beaujolais Nouveau. Déplacez-vous dans les caveaux ou chez vos cavistes et jouez le jeu pour cette année. Soyez avec nous, il y a énormément d’enjeux humains derrière. »

Florence subrin

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Photos transmises par Florence Subrin Dodille.

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